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Sourires Aquarelles
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Baptiste
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Inscrit le: 19 Juil 2009
Messages: 30
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Message Posté le : Mer 16 Sep - 13:50 (2009)    Sujet du message : Sourires Aquarelles Répondre en citant

une nouvelle écrite il y a un an à propos d'un sujet sensible. Outre le sujet - personnel - c'est un terrain d'expérimentation stylistique de l'époque...
bonne lecture.









Sourires Aquarelles



à Danielle,

pour Mylène et Marie







C’est pas normal.
C’est ce qu’aurait dit un gosse.

Silence.

Parce que ça, c’est pas normal.
Voilà ce qu’aurait dit un gosse.

Voilà : j’ai pas peur ni de la vie ni de la mort. J’ai peur de ce qu’il y a entre les deux. De ce « qui n’est pas normal ». De ce qui lui est arrivé, comme ça lui est arrivé. A quarante-sept ans, c’est pas normal. C’est ce qu’aurait dit un gosse.
Ce qu’il aurait dit dans sa gorge, qu’il aurait dit plusieurs fois en même temps dans sa gorge, en même temps, tellement que ça ne s’en serait pas échappé…
On est tous des gosses.


*



Champ de tournesols.
Au milieu, deux petites silhouettes.
Mirea appuyée sur l’épaule de Menely.

Regarder un champ de tournesols ici, ce n’est pas comme regarder un champ de tournesols. Celui-là de champ elle le connaissait, il était imprégné sur sa rétine. Sa rétine ne le voit plus. Je ne vois plus sa rétine. Je ne vois plus le champ. De. Tournesols.

Regarder un champ de tournesols ici, ce n’est pas comme regarder un champ.
Si l’on a toujours un but lorsque l’on dirige son regard, il arrive que l’œil fixe un espace indéfini, sans que l’on s’en rende compte. Ca devient flou, tout seul. Le flou de quelque chose d’invisible. Regarder ce champ de tournesols, c’est un peu pareil. On ne le voit plus, l’œil fixe quelque chose entre lui-même et les tournesols. Quelque chose qu’il y avait.

Regarder un champ de tournesols ici, ce n’est pas comme regarder.
Un espace vide où il n’y a rien tout court, ce n’est pas comme un espace vide où il y a eu. Quelqu’un qui a duré des milliers d’heures et qui s’est arrêté dans un instant unique hors du temps. Qui est passé comme une bulle dans l’air, avec ses secrets à l’intérieur d’une nappe d’eau dans l’air, une nappe d’eau ronde et volante trop fragile dans l’immensité de l’air, des reflets et des tourbillons sur cette nappe d’eau qui était là parce qu’on l’écoutait, dans l’air, et nous on était là parce qu’elle nous répondait lorsqu’on lui parlait. Dans l’air.

Regarder un champ. De. Tournesols. Ici.
Les tournesols inclinent la tête. Ils sont tristes. Le vent sèche leurs larmes jaunes.
C’est joli, ici. C’est grand, avec ces collines. On voit loin.
Mirea appuyée sur l’épaule de Menely.


*



Lorsque la porte ouvre son ventre de bois verni pour nous.

Cette porte ne sentira plus la main habituelle se poser sur elle. Lorsque j’entre dans cet appartement, c’est comme si quelqu’un était venu avec un aspirateur pour avaler les parfums et les sons. Nous sommes quelques personnes dans ces quelques mètres carré. L’acoustique est bâillonnée par le scotch épais que l’on promène dans le ventre à chaque pas lent.
J’entends par là un Silence.
Un Silence…

…brisé par un sanglot soudain. Evanescent.
Menely. Dix-neuf ans de souvenirs qui s’engouffrent par la gorge en même temps.

La cuisine a les yeux d’un chien qui attend son maître depuis un siècle.
Le journal est toujours ouvert. L’article en cours s’est endormi sur sa page.
La chaise pivotante attrape des crampes.
Sur l’étagère, les livres contemporains ont un air antique ; des enfants de mots avec des rides.

Lit très bien fait.

C’est ici que je lui ai parlé pour la dernière fois. Quatorze jours avant le Repos. Ca se compte presque sur les doigts de la main. Mes mains. Mes mains ont envie de frapper quelqu’un. Qui est le responsable ?
Il faut réapprendre son métier à celui qui commande tout ça, là-haut.
C’est ce qu’aurait dit un gosse.

Lit trop bien fait.

Lorsque la porte referme son ventre de bois vernis sur nous.


*



C’est comme sur une peinture. La peau est pâle. C’est comme une sculpture, plutôt. L’artiste est doué.
Les paupières dorment, la bouche dort, elle sourit un peu, les bras et les mains dorment.

MENELY – Je t’avais dit qu’elle souriait…

Dans cette pièce, on avait dû discuter. Je suis venu plusieurs fois dans cette maison. J’avais dormi dans la chambre en face. Elle, elle avait dormi là. Elle dort là. Elle dort.
Silence.
Je détourne le regard.
Un papa triste. Je serre son épaule. Quelques mots. Merci. Je rejoints quelqu’un d’autre. On parle de Menely et Mirea. Maintenant, leur maman fera la sieste même la nuit. L’une tient le coup, et l’autre, elle est impassible. On me dit : je crois qu’elle ne se rend pas compte. Ma sœur c’était pareil. D’autres mots.
Je la regarde à nouveau. Elle, conditionnée au milieu de cette pièce étroite. Horizontale solitaire. Visage de marbre entre statues d’onyx. Il y a une dame au fond. Ses traits sages veillent ceux de sa fille. A côté, une femme cache ses yeux derrière de l’eau. Près d’elle, un homme a la tête inclinée comme un tournesol triste.

MENELY – Tu veux lui dire au revoir ?

Je ne lui ai pas dit au revoir. Si, de loin. Qu’est ce que ça veut dire ? Probablement pas grand-chose, je crois.
J’ai regretté, quand même.


*



Beaucoup de monde.
Qui prend le temps d’éprouver seul ?
Une église. Transepts verts. Rester en arrière. Trop regarder devant. Une femme a parlé. Menely a parlé. Notre musique a parlé – j’ai parlé par elle. A l’époque, je ne pleurais pas sur mon piano quand j’ai composé cette musique. Ce n’est pas comme aujourd’hui. Les do et autres mi devraient s’habiller en dièses en en bémols. C’est la tradition. Mais les notes veulent rester elles-mêmes. Elles restent elles-mêmes. Seulement elles vibrent un peu plus, dans le haut-parleur. Elles n’ont plus besoin de moi. C’est aussi leur émotion.
Dehors, des conversations reprennent. Vision étrange.
Qui prend le temps de comprendre ?
Tout se passe en dents de scie. Comme des alvéoles qui se percent de moments à autres pour lâcher leur portion de pluie de cœur et de mémoire. Le reste du temps on regarde ce papier à bulle sans trop comprendre ce qu’il renferme de si fragile. Alors on parle.
On « tient des discussions ».

Je préfère me taire. J’ai l’impression que c’est déjà trop.


*



On attend toujours près de ce genre de bois silencieux.
On ne comprend pas.
Un peu comme si c’était la chose qu’on ne comprendrait jamais. On n’aurait pas idée d’enfermer quelqu’un là-dedans. Ce cercueil est forcément vide. C’est la seule chose que l’on sait se dire. Quand je passe à côté, mes doigts appuient fort dessus pour dire des mots qui n’existent pas.

Il m’est arrivé de prononcer mon prénom à voix haute. Plusieurs fois. A un certain moment, il n’a plus sonné pareil. Je me suis dit : ce mot que je répète, c’est moi ?
Avoir un prénom, ça nous rassure. On se dit : je suis ça.
Comme un tournesol est un tournesol.
Comme ce cercueil est un cercueil. Tout ce qu’il y a de plus immobile.
Mais sans mon prénom, je suis quoi ? Sensation étrange de sentir que l’on existe mais sans pouvoir, cette fois, définir ce sentiment avec des mots. Là, c’est l’inverse, mais c’est un peu pareil : cette sensation que quelque chose n’existe plus.
Je ne comprends pas.
J’ai bien entendu sa voix me raconter pour ses filles
Ses mains sur le volant pour l’Espagne
Son regard quand on était sur scène
Ses compliments sous-entendus
Ce genre de choses a existé. Ca a existé parce que j’étais là pour le voir et l’entendre.
Ca a existé parce que d’autres étaient là pour la même chose quand moi je n’y étais pas. Et même pour plus de choses encore.
Où est-ce que c’est passé tout ça ?
Dans moi. Dans elles deux. Et dans tous les autres.
Et l’origine de tout ça ?
Là, devant moi.
A quelques centimètres, derrière une plaque de bois. Mais autrement.

Et ça, ça se comprend pas.


*



6 milliards de personnes et quelques ne la connaissaient pas.
Pour ceux qui la connaissaient, ce qui disparaît, c’est le point d’ancrage. Ce qui reste, ce sont les fils. Ceux qui se sont tissés comme une toile,
tout autour,
à chaque rapport, à chaque émotion muette, des fils accrochés un peu à tout le monde. Des fils tendus. Et chacun à notre manière on s’y tient, on s’y raccroche, on s’y excuse, on s’y confond, on s’y entaille et l’on peut parfois s’y coller, s’y coller à la racine. En profondeur. Se coller à la toile que l’on a tissé avec elle. L’araignée sans sa toile, elle n’existe pas. Nous sommes tous des araignées. Un peu tous des gosses, un peu tous des araignées. Sans nos toiles, on flotterait dans un vide sidéral. On n’existerait pas.
Hier le téléphone a raccroché. « La » impeccable. Comme celui du diapason le plus froid du monde. Hier.
La toile. Le point d’encrage vient de disparaître à l’autre bout des fils. Un vide physique.
Tout autour.
On perd l’équilibre. On tombe à la renverse. Les toiles environnantes frissonnent ce matin, aube hivernale, rosée sur les joues.
C’est l’absence qui révèle toute l’intensité de la présence.

Prends un puzzle de quatre mille pièces et quelques. Un puzzle qui représente une fenêtre ouverte avec paysage, qui la représente comme une photo, que l’on peut regarder de loin et croire que c’est une vraie. Cette fenêtre tu l’accroches à ton mur. Ton mur à toi…
Perds une pièce.
Une pièce en plein milieu.
L’illusion est rompue. On voit bien que ce n’est plus une vraie. Plus de fenêtre.
Trois mille neuf cent quatre-vingt dix neuf pièces et quelques
tout autour,
mais plus de fenêtre,
Là.
6 milliards de personnes ont des puzzles de fenêtre à quatre mille pièces et quelques.
Et trop souvent avec une en moins et quelques.


*



Au milieu d’un champ de tournesols.
MIREA - Qui nous a volé la pièce du puzzle ?
MENELY – Celle en plein milieu…
(silence)
MIREA – Qui c’est ?
MENELY – Je sais pas.
(silence)
MIREA – Pourquoi celui qui a fait ça n’a pas attendu…
(silence avec un peu de vent qui sèche les larmes jaunes des tournesols)
MIREA - …n’a pas attendu que la pièce du milieu prenne la poussière…comme toutes les pièces un jour ou l’autre…
MENELY – Pourquoi il n’a pas attendu que le puzzle soit fini. Avant d’enlever une pièce. Celle du milieu. C’est pas normal.
MIREA – C’est joli une pièce qui prend la poussière…
(silence avec léger sourire)
MIREA – Elle, elle n’avait pas pris la poussière.
(silence humide)
MIREA – C’est pas normal. C’est pas normal d’enlever une pièce qui n’a pas pris la poussière.

C’est ce qu’aurait dit un gosse. On est tous des gosses.

MENELY – Il reste tous ces fils…qui nous raccrochaient à elle…

Fils de nos toiles à nous, fils dans l’espace, extrémités évaporées, sans escale, croisière aérienne plein océan trop grand, fils lourds de cette soudaine légèreté, font une chorégraphie avec les molécules d’air, clapotant flapotant comme une queue de cerf-volant sans cerf-volant au bout, on tient fort les brides dans la tempête qui donne ses coups de vent sans parler, sans expliquer, il faut avoir les bras solides et après ça tout est dans le poignet tu sais tout est dans le poignet ce coup de poignet qui ne s’apprend jamais, les fils font des arabesques avec l’oxygène et découpent des morceaux de soleil tordus je crois qu’il y a des gens qui sont faits pour éprouver pour éprouver j’ai avalé un glaçon hier et aujourd’hui il a du mal à descendre, les fils vont dans tous les sens désolé qui a volé la pièce de puzzle personne c’est ça personne no need to argue tout doit être normal alors mais je ne comprends pas je crois qu’il y a des gens qui sont faits pour éprouver pour

MIREA – Menely ?
MENELY – Oui ?

Elle approche son visage de celui de sa sœur.
Et comme pour lui dire un secret :

MIREA – Fais-moi une grande tresse avec mes fils…

Sourires aquarelles.
_________________
écr. inf.


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Message Posté le : Mer 16 Sep - 13:50 (2009)    Sujet du message : Publicité

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Gaspard
PJE

Hors ligne

Inscrit le: 02 Sep 2009
Messages: 96
Localisation: Paris

Message Posté le : Mer 16 Sep - 16:13 (2009)    Sujet du message : Sourires Aquarelles Répondre en citant

Je trouve ça magnifique, je sens que tu as mis beaucoup de ton émotion dans ce travail. Comme tu le sais, moi même je viens de perdre un proche, ça me fait réfléchir. Je trouve ça illisible, incompréhensible, tout en étant parfait. C'est un travail "très personnel" comme tu l'as dit. Un grand BRAVO, tu le mérites...

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Adèle.
PJE

Hors ligne

Inscrit le: 20 Juil 2009
Messages: 88
Localisation: Toulouse

Message Posté le : Ven 18 Sep - 21:33 (2009)    Sujet du message : Sourires Aquarelles Répondre en citant

J'approuve totalement. J'adore.

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Timothée D
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 19 Juil 2009
Messages: 177
Localisation: Toulouse

Message Posté le : Ven 18 Sep - 21:48 (2009)    Sujet du message : Sourires Aquarelles Répondre en citant

...  Crying or Very sad












Okay
_________________
à force d'aimer une fleur, on la fait naître.
- proverbe inuit, jeudi 13 nov. remise des prix du pje.


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Baron Noir
PJE

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Inscrit le: 01 Oct 2009
Messages: 24
Localisation: Lille/Denain

Message Posté le : Jeu 1 Oct - 23:21 (2009)    Sujet du message : Sourires Aquarelles Répondre en citant

C'est magnifique et parfait d'un bout à l'autre... Absolument génial, toutes mes félicitations. C'est un texte très personnel, tu l'as dit, mais qui parvient à éveiller des images de notre propre histoire et à se confondre avec elles pour mieux nous toucher. Crying or Very sad
_________________
God's in his heaven, all's right with the world.


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Message Posté le : Aujourd’hui à 00:30 (2018)    Sujet du message : Sourires Aquarelles

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